Spider , clone de la mère

Spider D.Cronenberg

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Réalisé par David CronenbergAvec Ralph Fiennes, Bradley Hall, Gabriel Byrne Film canadien, britannique. Genre : Thriller, FantastiqueDurée : 1h 38min. Année de production : 2001

Après plusieurs années d'internement psychiatrique, un jeune homme, surnommé Spider, est transféré en foyer de réinsertion dans les faubourgs de l'est londonien.C'est à quelques rues de là qu'enfant, il a vécu le drame qui a brisé sa vie. Il n'avait pas encore douze ans, lorsque son père a tué sa mère pour la remplacer par une prostituée dont il était tombé amoureux.De retour sur les lieux du crime, Spider replonge peu à peu dans ses souvenirs et mène une étrange enquête.

Spider1, clone de la mère ?

par Geneviève Morel, psychanalyste

"Spider c´est moi!" Après tout, Spider est un écrivain, un artiste, à sa façon, un artiste de la mémoire." David Cronenberg.

Après La Mouche, Cronenberg filme l’araignée ! Spider nous raconte l’histoire d’un homme adulte qui a été transféré de l’asile pour « fous » dangereux où il était emprisonné (inspiré de la prison victorienne de Londres, Broadmore), dans une pension qui est censée le réinsérer socialement. Elle est tenue par la terrible Mrs Wilkinson, qui traite ses pensionnaires sans aucun souci de leur intimité ni de leur intégrité corporelle. Ainsi, au début du film, elle veut déshabiller Spider pour le laver ou elle compte ses chemises superposées en se moquant de lui devant les autres pensionnaires. On aperçoit l’asile où résidait auparavant Spider lors de la terrible scène où un prisonnier attaque le médecin à coups de verre cassé. Les infirmiers le maîtrisent violemment avec un matelas.

Spider est donc le héros du film, merveilleusement joué par Ralph Fiennes qui est d’ailleurs à l’initiative du film, puisque, ayant lu ce roman de Patrick McGrath avec Catherine Bailey, il souhaitait jouer le rôle de Spider et avait proposé l’idée à divers metteurs en scène, dont David Cronenberg qui a accepté.

Tout seul

Le caractère de héros absolu de Spider nous est présenté d’emblée, par l’arrivée du train en gare de Londres : on voit s’écouler la foule nombreuse et pressée de citadins qui savent tous ce qu’ils ont à faire, puis, après, en contraste, Spider descend lentement, tout seul et fragile, avec sa petite valise, son allure de SDF qui porte tous ses biens avec lui, dont le plus précieux dans une chaussette enfouie dans son pantalon. On a cité à ce propos le premier film des frères Lumière, « L’arrivée du train en gare de La Ciotat », mais c’est un début que l’on retrouve dans d’autres films américains : par exemple, Baby Boy Frankie, d’Allen Baron, qui raconte aussi l’histoire triste à pleurer d’un pauvre tueur malchanceux, commence par son arrivée solitaire en train à New York, la grande ville.

À la fin du film, Spider est reconduit à l’asile en voiture par le médecin, et en même temps, superposé à la même place est assis l’enfant Spider, tel qu’il a dû être emmené lorsqu’il a été hospitalisé, enfant, après des événements que tente justement de reconstituer le héros pendant tout le film.

Ces événements nous sont donc contés à travers le prisme de la vision déformée du héros, qui n’explique rien, mais cherche à retrouver quelque chose qui lui fait énigme. On voit à travers ses yeux, mais ce n’est pas sans complications. Le film est, à cet égard, lourdement symbolique. Spider est expert en puzzles. Dans la pension, il en reconstitue un qui est immense et il l’envoie valdinguer à un moment bien précis sur lequel nous reviendrons. Il inscrit sur un petit carnet des caractères incompréhensibles qui ressemblent à de l’écriture cunéiforme. La remémoration alterne avec l’écriture, seule déchiffrable par lui-même. De même il marmonne des paroles bizarres et inaudibles, où l’auditeur reconnaît seulement « maman » et des noms de rue, dont celle de son enfance, qu’il retournera visiter. Spider est habile de ses mains, comme le note sa mère, et confectionne des objets en corde qui ressemblent à des toiles d’araignée.

D’où les trois symboles essentiels du film : le puzzle (l’énigme à résoudre), le carnet (la mémoire retrouvée, l’histoire à écrire ou à inventer), la toile d'araignée (le piège). Il y a d’autres traits par où le film se veut expressionniste : les murs vides avec des taches qui évoquent des tests de Rorschach, au début, la romance anglaise chantée par une femme, les murs de la ville avec des fenêtres aveugles... Ce vide est censé représenter la mémoire dépeuplée de Spider : oubli dû à un trauma ou folie amnésique déficitaire ? Voilà une des questions que peut se poser le spectateur, mais il y en a d’autres. De même les rues de Londres sont désertes comme si c’était dimanche ou plutôt comme si on passait sur « une autre scène », celle de l’inconscient de Spider. Ce qui accentue, comme le début du film, la solitude du héros, qui ne communique jamais avec les autres, sauf quelques mots avec un co-pensionnaire, Mr Terence.

Le nom de la mère

Pourquoi ce surnom de Spider, qui signifie araignée ? Le héros s’appelle en fait Dennis Cleg, Mrs Wilkinson l’appelle Mr Cleg et son père l’appelle Dennis. C’est sa mère qui l’appelle deux ou trois fois affectueusement Spider, et même une fois big Spider. Le titre du film n’est pas seulement un surnom mais aussi un symbole du personnage ou ce que les linguistes appellent une description définie : comme on dit « le maître de Platon » pour nommer Socrate ou « L’homme aux rats » ou « L’homme aux loups » pour désigner des cas de Freud parce que ces animaux étaient pour eux des obsessions. Ici, ce serait « l’enfant aux araignées ».

Dès la première scène de remémoration (ch. 6), où l’on voit l’enfant avec sa mère, il joue à des jeux de ficelle et sa mère lui dit qu’il est habile de ses mains et intelligent (clever). L’enfant lui répond avec une ferveur passionnée : « c’est pour toi ». Puis, après la scène du pub, lorsque Spider coiffe tendrement sa mère avant qu’elle ne ressorte avec son père, elle lui raconte une histoire qui commence comme un conte: « autrefois, quand j’étais jeune fille… ». Elle voyait des mousselines tendues dans les arbres. Et Spider enfant l’interrompt : Spiderswebs, des toiles d’araignées. Spider adulte qui est en arrière-plan, puis la mère, le répètent avec ravissement, comme une incantation. C’est à ce moment-là qu’est prononcé le nom Spider par le personnage lui-même, comme s’il s’agissait de son vrai baptême. L’histoire se réfère à la jeunesse de la mère à la campagne, dans l’Essex. La mère l’invite à y regarder de plus près, dans cette histoire d’araignée : « si on sait regarder », dit-elle. L’araignée tend sa toile pour donner de la nourriture à ses enfants puis pond ses œufs avant de s’en aller mourir, « toute sèche et vide ». L’historiette a un poids symbolique : d’une part, elle nomme le fils, elle l’arrime symboliquement à sa mère, puisque son surnom viendra d’elle, de ce qu’elle était avant son mariage avec le père de Spider. Spider, est le véritable nom de jeune fille de la mère, le nom qui ne vient à Spider que de sa mère (par opposition au Nom-du-Père). D’autre part, le conte est une parabole de l’ambiguïté du personnage de la mère dans le film : on croit que la mère araignée est une méchante – comme Yvonne, mais en fait elle est une bonne mère qui se sacrifie pour sa progéniture… La mère-araignée doit mourir, « toute sèche et vide », dès qu’elle a fini d’enfanter, donc la mère absolue n’est pas une femme, mais la mère sans homme… Enfin, l’historiette identifie le fils à la mère araignée meurtrière : Spider, l’homme-araignée qui tisse des toiles mortelles… Sans oublier, dernier symbolisme, que Spider est aussi celui qui essaie de tirer les fils de son histoire…

Le film nous montre donc le progrès de la remémoration de Spider, au fur et à mesure d’allers-retours quotidiens de la pension aux lieux de son enfance qui en sont géographiquement proches. Il y en a trois : la petite maison adossée familiale (le père est plombier), le jardin ouvrier où ils cultivent leur potager le dimanche, avec une cabane, et le pub Dog and Beggar, qui est à côté de la maison, où les parents vont boire un verre le soir et où traînent des prostituées.

Les codes de la remémoration

On voit donc tout à travers les yeux de Spider et il y a plusieurs degrés de remémoration qui sont codés dans le film : 1) les réminiscences où Spider se voit enfant, on a alors Spider adulte qui accompagne l’enfant. Ce sont des scènes dont il est censé avoir été réellement le témoin enfant, mais que sa mémoire déforme. 2) Et puis, il y a les scènes où on ne voit pas Spider enfant, ce qui signifie qu’elles sont reconstituées imaginairement par Spider adulte, qui peut être présent ou pas dans la scène. 3) Enfin, il y a les réminiscences plus récentes de l’asile qui scandent le film, celle où l’on voit Spider à la campagne en train de travailler en uniforme avec deux autres, de creuser la terre (allusion au tombeau de la mère) et puis, surtout, la scène avec le bout de verre brandi, où on voit qu’il a eu la tentation de se suicider et y a renoncé. Là encore, le cinéaste n’a pas reculé devant le lourd symbolisme de la toile d’araignée en verre brisé qui forme un puzzle dont Spider amène au médecin le dernier morceau ensanglanté. Cela nous suggère que Spider a renoncé à se suicider pour compléter le puzzle, celui de sa vie ensanglantée, mais par quoi ? Les épisodes à l’asile n’apportent rien à l’intrigue, mais ils campent le portrait d’un Spider fou, montrent le traitement social d’époque de la folie (années 60-70) et nous amènent à penser qu’il s’est passé quelque chose de très grave dans sa jeunesse.

Les deux mères

Parmi les scènes remémorées (celles où il y a les deux Spider), la première est essentielle. Sa mère est en train de peler des pommes de terre et l’envoie chercher son père pour le dîner. Au pub, Spider enfant (mais aussi adulte) voit, fasciné et dégoûté, le sein exhibé par Yvonne, la prostituée qu’il substituera ensuite à sa mère. Après le repas, la mère lui raconte l’histoire de l’araignée, dans un tendre tête à tête, puis elle part avec le père au pub pour boire un verre. Spider enfant, jaloux, reste à la maison tandis que Spider adulte les accompagne au pub. Yvonne, la prostituée, débite des obscénités et prend l’apparence de la mère en blonde. Tout cela est donc imaginé par Spider adulte qui s’enfuit du pub. Juste après, on le voit prononcer « Yvonne Wilkinson », c’est-à-dire qu’il collapse la prostituée de son enfance avec la tenancière actuelle de la pension. À l’asile, il substitue mentalement la photo d’Yvonne à des images pornographiques de l’époque. Le visage de la mère qui l’a « abandonné » est devenu omniprésent, il flotte dans le monde depuis cette scène primordiale : Yvonne et Mrs Wilkinson en sont désormais masquées. La mère est devenue toute femme, La femme.

La scène d’après se passe sans Spider enfant, elle est donc imaginée par Spider adulte : son père va chez Yvonne pour réparer les toilettes. La scène est expressive voire obscène, outrée comme toutes celles où Spider enfant ne figure pas. Après, de même, le père et Yvonne baisent sous un pont et Yvonne jette spectaculairement le sperme à l’eau. L’exagération de la scène serait comique s’il n’y avait la présence de Spider, hagard.

Tout est fait pour que nous, spectateurs qui sommes forcément identifiés à Spider adulte, ne comprenions, au départ, pourquoi Yvonne, la prostituée, est devenue le double de la mère. On nous brosse une sorte d’œdipe intense : le petit garçon adore sa mère qui s’ennuie au logis et il est jaloux du père, présenté comme désagréable, mais aussi sexuellement désirant. Rien que de fort banal. Les choses se gâtent lorsque Spider se remémore sa mère en train de se pavaner en dessous de soie, devant le miroir, pour séduire le père à son retour. À ce moment de sa remémoration, Spider adulte qui réfléchit dans sa chambre à la pension a un mouvement d’humeur et envoie balader le puzzle. Il est terrifié par un gazomètre, et cherche du gaz qui sortirait de son corps, on ne sait pas pourquoi, on n’y comprend rien… On comprend simplement que Spider n’a pas très envie d’en savoir plus…

Les deux meurtres de la mère versus le meurtre des deux mères

La première version du meurtre de la mère est entièrement imaginée par Spider adulte pendant que l’enfant joue seul à la maison avec ses ficelles. La mère pleure et part chercher son mari au jardin potager. Elle y trouve la chaussure d’Yvonne et surprend les amants (là encore, la scène est très caricaturale). Le père, le visage démoniaque, se rue sur elle et l’assassine sauvagement à coups de pelle. Puis les deux enterrent la mère à coups de pied sous les pommes de terre. Même si la scène paraît irréelle, on y croit quand même à la première vision du film. La vraie mère est morte et le père et Yvonne rentrent chez les Greg où Yvonne se substitue définitivement à la mère. Les deux Spider la regardent avec horreur.

Le film devient vraiment tragique, d’autant qu’à ce moment là s’insère la scène de la vitre brisée à l’asile. Spider enfant insulte son père et sa fausse mère qui prétend être la vraie et les traite d’assassins. Le père, Bill, qui semble avoir repris une allure soucieuse de père normal, quoique avec la main un peu leste, essaie de raisonner son fils, mais en vain. Spider affirme que sa mère n’est pas sa mère mais une pute. La fausse mère est de plus en plus vulgaire et elle sert surréalistement une anguille crue à dîner. On comprend que cette exagération signifie la déformation des souvenirs de Spider. Tout s’accélère : Yvonne, avec une bouteille d’alcool, a maintenant pris aussi la place de Mrs Wilkinson à l’asile et, terrifié à l’idée qu’elle le retrouve, Spider détruit son carnet. Avec des tas de bouts de ficelle ramassés par terre, il tend une gigantesque toile d’araignée dans sa chambre de la pension, comme il le faisait dans sa chambre d’enfant. Puis il vole les clefs de Mrs Wilkinson, qui essaie de le fouiller au corps, sexuellement provocante, sous prétexte de les lui reprendre. Spider monte dans la chambre de Mrs Wilkinson, alias Yvonne, pour fouiller ses affaires. Il y trouve une preuve de l’identité « réelle » de Mrs Wilkinson, le manteau de faux léopard d’Yvonne la prostituée. Il vole un marteau et un tournevis et se rend dans la chambre de Mrs Wilkinson, la nuit, pour la tuer afin de venger le meurtre de sa mère, pense-t-on. À ce moment-là, une réminiscence retient son bras, et c’est la deuxième version du meurtre de la mère.

Spider enfant réapparaît, accompagné de son double adulte. Il a tendu une gigantesque toile d’araignée en corde dans la maison de ses parents, où Yvonne dort à côté du fourneau, bien alcoolisée. Par l’intermédiaire de la toile, il actionne l’ouverture du gaz et hume celui-ci avec délice. Le père arrive à temps pour faire sortir l’enfant et refermer le robinet, mais Yvonne est déjà morte : quand le père la tire au dehors, espérant la réanimer et criant son chagrin, on voit que la morte est en fait la « vraie » mère de Spider et non pas Yvonne. Les deux mères sont donc mortes. « T’as buté ta mère », hurle le père, désespéré. Fin du flash back, Spider adulte est devant le lit de Mrs Wilkinson. Il brandit son marteau lorsqu’elle se réveille et l’accuse comme sa conscience morale : « Qu’avez-vous fait ? ». On remmène Spider à l’asile, accompagné de Spider enfant.

Délires

Finalement, le film nous suggère que Spider enfant, en proie au délire, a réellement assassiné sa mère. Il l’a prise pour une autre femme qu’il a hallucinée, une prostituée, Yvonne, que son père aurait amenée chez eux après avoir assassiné la mère avec sa complicité. Et il ne s’est souvenu de cet ancien assassinat, rejeté de sa mémoire, qu’à la faveur d’une nouvelle hallucination. Au cours de sa pénible remémoration hallucinée, qui lui a fait prendre la vieille Mrs Wilkinson pour cette même Yvonne, éternellement jeune et provocante, il a voulu l’assassiner. Le premier meurtre de la mère par le père dans la cabane était donc un délire de l’enfant Spider qui a provoqué l’assassinat réel de la fausse mère, usurpatrice aux yeux de l’enfant.

À moins, pourquoi pas, que l’assassinat réel ne soit lui aussi un délire, et que le noyau de vérité de ce délire soit, par exemple, le suicide au gaz de la mère, ou même sa mort accidentelle, dont l’enfant fou se serait cru responsable, dans une auto-accusation délirante mélancolique? C’est une hypothèse, on pourrait en faire d’autres.

Cependant, si on accepte le film dans sa cohérence, il nous présente le dernier stade de la remémoration à laquelle arrive Spider : un matricide délirant. Il n’y a pas d’au-delà de cette reconstruction dans le film. Or, il est très difficile de savoir en quoi consiste le rapport d’un délire avec la vérité. Il n’est jamais décalqué sur la réalité qui est toujours déformée. Freud dit qu’il existe dans tout délire un noyau de « vérité historique », qui est un morceau de la réalité infantile, jadis rejeté, qui fait retour à la faveur du rejet d’un morceau de la réalité actuelle2. Mais ce retour de la vérité passée se fait toujours d’une façon déformée. Donc le matricide infantile pourrait déjà être lui-même une telle déformation délirante reconstruite après coup. Le mécanisme serait le suivant. Le morceau rejeté de la réalité actuelle concernerait les pulsions érotiques et agressives à l’égard de la tenancière de la pension, la seule femme de l’univers actuel de Spider, Mrs Wilkinson, qu’on voit l’approcher avec le visage d’Yvonne et un soutien gorge pigeonnant particulièrement suggestif. À la faveur de ce rejet pulsionnel, reviendrait, pour combler le trou formé, un morceau rejeté analogue de la réalité infantile, à savoir les mêmes pulsions, incestueuses, à l’égard de la mère identifiée à une prostituée. L’enfant, aurait été incapable d’accepter ses pulsions ou de les refouler, comme c’est normalement le cas chez le garçon par refoulement et clivage : on aime tendrement la mère et on fantasme qu’on couche avec une prostituée, qui n’est autre que la mère mais légèrement déguisée3. Et cette mise à part de la mère permet de désirer d’autres femmes, à la condition qu’elles ne l’évoquent pas trop. Cela serait tout à fait compatible avec le matériel du film. En effet, Spider enfant est ouvertement amoureux de sa mère et jaloux de son père, rien que de très banal. Seulement, lors d’une scène de tendresse avec la mère, surgissent forcément des motions sexuelles. L’enfant cherche alors à les déconnecter de la mère : on assiste à cela lors de la première scène sexuelle au pub avec la prostituée qui lui exhibe impudemment son sein. À ce moment-là, la prostituée est, ce qui est normal, une inconnue, mais, dès que la mère entre au pub avec le père, dès que l’enfant a observé que la mère avait elle-même une sexualité avec le père (le baiser passionné dans la cour), elle devient suspecte, contaminée par le sexe et la prostituée. De plus, la substitution arrive après la scène de séduction ratée de sa mère par Spider (la scène du récit de l’araignée), et la prostituée devient seulement alors le double de la mère. Le refoulement a échoué, et le délire s’installe : il n’y en a plus qu’une seule, mère et prostituée, encore légèrement différentes par la couleur de la chevelure. Puis, le délire progresse et l’enfant ne reconnaît même plus sa mère. Il délire donc logiquement sur sa disparition : le père l’a forcément assassinée avec la complicité d’Yvonne. Enfin, Spider assassine la fausse mère usurpatrice qui, cadavre, redevient la vraie mère, reconnaissable par son fils.

Ce qui est rejeté radicalement par Spider, c’est donc la sexualité de la mère et ce rejet entraîne avec lui toute sexualité. On le voit à la teneur obscène et démoniaque de toutes les scènes sexuelles : aucun érotisme ne sera jamais plus possible pour Spider.

Il est intéressant de voir que le délire infantile touche différemment le père : il reste un, mais il a deux facettes : homme démoniaque dans les reconstructions sexuelles imaginaires, il devient un père divisé et désarçonné par son fils dans les remémorations (là où Spider enfant est présent). Le délire ne diabolise donc le père que dans son rapport sexuel à la mère, dont il apparaît du coup comme un simple appendice.

Le clone de la mère

Évidemment, cette omniprésence de la mère évoque la psychose, décrite dans le film comme une schizophrénie, même si elle n’est pas nommée. Mais une folie de fiction, avec des symptômes bien connus – trop - de la schizophrénie (la schize en deux du sujet, le marmonnement autistique, le langage privé, l’écriture pour soi, l’asocialité, etc.) Mais, dans une telle structure, le côté remémoration, quasi-psychanalytique, du film, par associations successives et continues serait invraisemblable. Comme si Spider pouvait dérouler une pelote de fil qui le ramène linéairement au cœur de son passé, alors que la schizophrénie implique au contraire des coupures radicales et des obstacles infranchissables à la remémoration, même délirante, des déchirures définitives et des barrages irréductibles de la pensée. Ce parcours sans faute jusqu’au meurtre évoque plutôt l’imagination d’un schizophrène par un écrivain névrosé…

Dans cette folie de fiction, le destin du héros est finalement contenu dans la petite histoire de l’araignée rapportée par la mère, conte qui apparaît ainsi comme oraculaire : une mère a un fils, ce qui l’autoriserait à être prédatrice, mais elle ne doit jamais avoir été ni devenir une femme sexuée. Si elle se détourne d’être « toute mère » pour devenir une femme, elle n’est qu’une « pute » et doit alors mourir « sèche et vide ». Le fils d’une telle mère n’en est lui-même que le clone, il est une araignée comme elle, qui tisse sa toile meurtrière...

Spider est donc un anti-héros, ni Œdipe amoureux, ni Oreste vengeur, ni héros à la Otto Rank, fils champions de la mère. Spider serait-il alors le nouveau mythe contemporain des fils clones de leur mère ?

Ce mythe est très simple, peut-être un peu trop, mais le film est très beau, particulièrement les détails de l’image qui est extrêmement recherchée, avec les évocations de la campagne anglaise à partir d’un poster dans un café où l’on rentre avec le héros, avec les visages grimaçants de Miranda Richardson qui se contorsionne de façon hallucinante dans chacun de ses rôles, avec la placidité soucieuse du père qui n’y comprend rien, avec la froideur tranquille et la conviction inébranlable de l’enfant tueur, avec le visage émacié de Ralph Fiennes, comme un artiste génial en train de griffonner son œuvre dernière.


  • 1.

    Spider (Canada, 2002), film de David Cronenberg, avec Ralph Fiennes, Miranda Richardson, Gabriel Byrne, d’après un roman de Patrick Mac Grath.

  • 2.

    Freud S., « Constructions dans l’analyse », Résultats, idées, problèmes 2, PUF, p. 278-280.

  • 3.

    Freud S., « Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse » (1912), La vie sexuelle, trad. Berger D., et Laplanche J., Paris, PUF, 1973.