LE SEMINAIRE, OU LACAN EN MOUVEMENT
Je dois aux circonstances d'intervenir dans un débat sur la transcription du Séminaire qui passe la limite de mes capacités et des goûts issus de ma formation d'origine. Le biais que je choisis pour éviter l'obstacle m'est inspiré par l'exemple d'une collection délectable éditée chez Plon celle des Dictionnaires amoureux, de Venise, du Baroque, de la Science, etc. À côté de mon titre, je pose un sous-titre : « Dictionnaire amoureux de ma fréquentation du Séminaire de Jacques Lacan et de quelques contrées limitrophes ». C'est un pari farfelu, puisque, si l'alphabet a vingt—six lettres, je n'ai, moi, que quinze minutes.
Lettre A, A comme ambre. En 1969, à Noël, Lacan parle ainsi [i]
1 LACAN Jacques, Préface à une thèse, in : Autres Ecrits, Seuil, 2001, p. 402.
B, comme Banquet. Dans Le transfert dans tous ses errata [ii]
2 Le transfert dans tous ses errata, Editions E.P.E.L., Paris, 1991, p. 49.
C, comme corrections, correcteur. Enfant, un de mes proches, adulte, me réadressait mes lettres de vacances, les fautes de grammaire et d'orthographe soulignées à l'encre rouge. Pourquoi n'en éprouvais-je que de l'agacement, et non pas une juste colère, et amère. C'est , je crois, parce que cette personne m'affectionnait, ainsi que me l'explique l'Ecclésiaste, au verset quatorze de son septième chapitre : « Nul ne peut corriger celui qu'il méprise ».
D, comme défense. « L'invincibilité réside dans la défense, les chances de victoire sont dans l'attaque », enseigne Sun Tzu [iii]
3 SUN TZU, L'art de la guerre, Champs - Flammarion, Paris, 2005, p. 118.
E, comme Ecrits, c'est à -dire comme étape. Lacan est en mouvement dans le Séminaire, à l'étape dans les Ecrits. Ce n'est pas moi qui le pense, ni vous, mais lui, à Bordeaux, en avril 1968 [iv]
4 LACAN Jacques, Mon enseignement, Seuil, 2005, p. 79.
F, comme fluide. Non plus à Bordeaux, mais à Lyon, en octobre 1967, Lacan précise [v]
5 idem, p. 58-59
G, comme gueule. Le Séminaire est prononcé debout. Lacan va, revient, gravit une côte, dévale une pente, chemine à l'ombre, ou choisit sa route au grand soleil. On conçoit que, sur la distance de ses Quatre concepts, il réponde à François Wahl [vi]
6 LACAN Jacques, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p 84.
H, comme haine. Dans Barbey d'Aurevilly, relu cet été, je trouve ceci : « Le mépris est le nectar de la haine [vii]
7 Dans la nouvelle intitulée : Le rideau cramoisi.
8 LACAN Jacques, Encore, Seuil, 1975, p. 21.
I, comme inculture ; la mienne, celle dont Lacan me soulage, ainsi que je l'évoque à la lettre N.
J va avec K, parce que je me suis intéressé, il y a longtemps, à Karl Jaspers. J'y ai appris qu'il arrive à Lacan de brûler ce qu'il adorait, de vitupérer ce qu'il louait. J'en déduis que dans le Séminaire, il est bien moins question de savoirs que de passions. C'est pourquoi, une vue d'ensemble est nécessaire : celle qui me fait aimer le mot de Miller : « il faut traiter Lacan comme Clemenceau considérait la Révolution française : en bloc ».
L, comme lacanologie et M, comme Miller Jacques – Alain, me retiennent aux lettres R et Z.
N, comme niveau. Je ne fréquente pas durablement le Séminaire, sans retourner régulièrement à l'avertissement inaugural de la quatrième de couverture du Livre XI : « (notre discours) avait été dosé aux capacités de spécialistes… que les conditions de leur recrutement laissent très fermés à l'ordre dialectique qui gouverne (notre) action » [ix]
9 LACAN Jacques, Les quatre concepts, quatrième de couverture.
O, ma lettre O en découle : O, comme opacité. Je n'en veux pas dans le Séminaire que je souhaite comprendre, au sens étymologique du mot. L'aveu en est facile. Lacan n'a répudié la compréhension qu'en raison du mésusage de ce qui oppose le verstehen à l'erklären ; de ce mésusage, il a montré le ravage dans l'étude et, davantage encore, dans la pratique. Mais, comprendre le Séminaire et ne pas comprendre les Ecrits me paraissent une répartition opportune dans la recherche de l'équilibre impensable d'un précaire désir de savoir.
P, comme Pascal, qui juge que Montaigne est un « lecteur hors les mœurs ». Le lecteur Lacan est aussi « hors les mœurs », ainsi qu'on le voit de nouveau à la lettre V.
Q, comme qualité ; dans son texte Etat des lieux, Jean Allouch considère que « Lacan a à chaque fois, rendu ostensiblement hommage aux transcriptions de son séminaire… On ne peut qu'en conclure que son approbation de chaque transmission fut indépendante de sa qualité, qu'elle est donc sans valeur quant à l'appréciation de chacune (cf son mot : la psychanalyse située comme une « pratique sans valeur ») » [x]
10 ALLOUCH Jean, Etat des lieux, Colloque du 26 et 27 novembre 2005
R, comme responsable légal. Responsable légal n'est pas follement élogieux. Légal vient à la place d'un autre mot : légitime. Prononcer : légal, est ici souligner qu'il n'est pas assuré que ce soit légitime. Dans une lettre de février 1912, Freud écrit à Jung, certes en plaisantant un peu, que la responsabilité n'est pas un concept utile à la psychanalyse. Lacan a daubé « l'obnubilation » des responsables, et s'est risqué au jeu de mot : « je ne suis pas responsif ». Sans doute, « responsable légal » n'est pas injurieux. Mais, il est condescendant. La condescendance n'est pas le mépris ; elle y conduit, pourtant.
S, comme Séminaire. Lacan en mouvement et le tohu-bohu qu'il provoque font songer à ces lignes du vingt-deuxième chapitre du Prince, que je transforme à peine : « ses (idées) sont nées de telle manière l'une et l'autre, qu'il n'a jamais, entre l'une et l'autre, donné aux hommes le temps de pouvoir (penser) calmement contre lui » [xi]
11 MACHIAVEL Nicolas, Le Prince, Bouquins, 1996, p. 167.
T, comme la transcription, qui me restitue avec le plus d'alacrité et de vraisemblance ce mouvement de Lacan qui affole les raisons endormies.
U, comme unilatéral. Le 8 juillet 2004, dans le quotidien Libération, René Major commente la parution du Séminaire consacré à L'angoisse : « Je ne sais si c'est en raison de l'existence d'un exemplaire dactylographié exceptionnel dont a bénéficié l'établissement du texte, mais la lisibilité de ce Séminaire est remarquable. Ayant assisté à l'enseignement de Lacan à cette époque, je n'en gardais pas le souvenir d'une telle clarté… C'est un bonheur » [xii]
12 MAJOR René, Bonjour l'angoisse, Journal Libération du 8-07-04.
13 MILLER Jacques – Alain, L'orientation lacanienne, Cours au Département de Psychanalyse de l'Université Paris VIII, 2003 – 2004, séance du 28-04-04, notes personnelles.
V, comme version critique. Pas d'écrit original, donc pas de version critique, réplique Jacques – Alain Miller à François Ansermet. Je rêve tout de même qu'il pourrait y en avoir une, conçue à la manière du roman L'interdit, que notre ami Gérard Wajcman [xiv]
14 WAJCMAN Gérard, L'interdit, Denoël, 1987.
Ainsi W ira avec X : wo die Sprache von Lacan war, soll X werden. Là où c'était la parole de Lacan, doit advenir l'X du désir originel de la métaphore, la grandeur inconnue pour chacun.
Y. dans son Dictionnaire égoïste de la littérature française, le spirituel Charles Dantzig, se moque de Paul Claudel [xv]
15 DANTZIG Charles, Dictionnaire égoïste de la littérature française, Grasset, 2005, p. 183.
Z, comme le triplement d'elle-même : ZZZ. ZZZ est le « mot – onomatopée » qui achève le Grand Robert en sept tomes, ainsi que le Trésor de la langue française en seize volumes. ZZZ est un signifiant dont le signifié est le vol de la mouche. ZZZ n'est pas dans le Littré. Les lexicographes précisent que le mot n'est attesté qu'en 1892, dans la première version de La jeune fille Violaine [xvi]
16 CLAUDEL Paul, La jeune fille Violaine, Pléïade, Œuvres complètes, Tome 1, p. 526.
1 LACAN Jacques, Préface à une thèse, in : Autres Ecrits, Seuil, 2001, p. 402.
2 Le transfert dans tous ses errata, Editions E.P.E.L., Paris, 1991, p. 49.
3 SUN TZU, L'art de la guerre, Champs - Flammarion, Paris, 2005, p. 118.
4 LACAN Jacques, Mon enseignement, Seuil, 2005, p. 79.
5 idem, p. 58-59
6 LACAN Jacques, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Seuil, 1973, p 84.
7 Dans la nouvelle intitulée : Le rideau cramoisi.
8 LACAN Jacques, Encore, Seuil, 1975, p. 21.
9 LACAN Jacques, Les quatre concepts, quatrième de couverture.
10 ALLOUCH Jean, Etat des lieux, Colloque du 26 et 27 novembre 2005
11 MACHIAVEL Nicolas, Le Prince, Bouquins, 1996, p. 167.
12 MAJOR René, Bonjour l'angoisse, Journal Libération du 8-07-04.
13 MILLER Jacques – Alain, L'orientation lacanienne, Cours au Département de Psychanalyse de l'Université Paris VIII, 2003 – 2004, séance du 28-04-04, notes personnelles.
14 WAJCMAN Gérard, L'interdit, Denoël, 1987.
15 DANTZIG Charles, Dictionnaire égoïste de la littérature française, Grasset, 2005, p. 183.
16 CLAUDEL Paul, La jeune fille Violaine, Pléïade, Œuvres complètes, Tome 1, p. 526.
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